Retour sur l'affaire Charlie Hebdo : qui joue avec le feu ?

Faut-il condamner les caricatures de Charlie Hebdo au nom du respect des religions ? Faut-il au contraire affirmer l’exigence de la liberté d’expression ?

Le PCF, évidemment, ne transige pas sur le principe des libertés et notamment la liberté de la presse. Même si on voit bien que les dessins publiés ne sont pas sans conséquences et provoquent des tensions nationales et internationales.


27 septembre 2012

Ces tensions, cependant, sont surtout le révélateur de problèmes plus profonds. Les causes réelles de ces tensions se trouvent partout où le sentiment populaire existe que la politique des Etats-Unis, plus généralement du monde occidental, mais aussi de l’OTAN, de l’Union européenne...bafouent l’identité arabe, la souveraineté, la dignité des peuples concernés. Il y a des raisons à cela, des raisons politiques qui sont à l’origine de cette colère profonde qui ne cesse de marquer le monde arabe depuis des dizaines d’années et qui est aussi un des multiples déterminants politiques de ce qu’on appelle le Printemps arabe. Dans le passé le plus récent les réalités et les événements de l’histoire qui ont nourri cette évolution sont nombreux :

Le non règlement de la question de Palestine ; le soutien à Israël et l’impunité des dirigeants de ce pays au regard du droit.

Les guerres en Irak, en Afghanistan, en Libye...

Le soutien aux dictateurs arabes

L’ajustement structurel et les politiques néo-libérales dictés par les puissances occidentales et notamment par les pays de l’UE avec leurs conséquences sociales : inégalités, injustices, pauvreté, reculs sociaux, dominations...

La responsabilité essentielle, fondamentale, appartient à ceux qui se refusent à apporter des solutions aux problèmes posés et ne laissent aucun espoir à des peuples qui reçoivent comme une humiliation le sort qui leur est fait. Ce sont d’abord eux -dirigeants des principales puissances occidentales- qui jouent avec le feu. L’UE n’a fait que suivre ce train dangereux d’une histoire qui risque de finir mal. Elle a une responsabilité énorme vis-à-vis du monde arabe sur les plans économique, social et politique et notamment quant à la question de Palestine. Elle a été jusqu’ici incapable d’y faire face. C’est pourtant un enjeu important, pour l’avenir, de la construction européenne et de sa refondation nécessaire.

Depuis des années les dirigeants des puissances occidentales ont ainsi creusé le lit de ce que Jean Ziegler appelle "la haine de l’Occident" dans le monde arabe et plus généralement dans le monde musulman. Les ressentiments populaires sont instrumentalisés par différents courants de l’islamisme politique dans des contextes où les idées progressistes, la laïcité, les droits des femmes... sont des réalités faibles ou des conceptions combattues ou difficilement admises dans les pratiques sociales entretenues par les pouvoirs en place.

En France comme partout ailleurs la solution n’est pas dans la répression des salafistes et intégristes au-delà de ce qu’exige le respect de la loi pour toute personne. Elle n’est pas dans l’interdiction des caricatures ou l’auto-limitation dans la liberté de la presse. La polémique ouverte par les caricatures de Charlie Hebdo et d’autres faits, constitue un révélateur de problèmes majeurs issus du fait colonial, des intérêts stratégiques des puissances occidentales, de la pusillanimité consternante des Etats européens...

Il y a là un grand enjeu de la vision du monde que l’on veut promouvoir et de la politique internationale qu’on souhaite mettre en oeuvre. La France devrait montrer aux pays et aux peuples arabes qu’elle veut transformer la relation France/Europe/Monde arabe en poussant à des solutions de ces problèmes en particulier sur la question de Palestine, sur le refus des guerres, sur le changement de politique nécessaire pour développer une coopération positive et qui puisse profiter aux pays du Sud.

Obama - dont l’administration donne aujourd’hui des leçons - l’avait compris et, en juin 2009, il avait annoncé au Caire un "nouveau départ" avec le monde musulman. Il fit d’ailleurs de même avec l’Amérique latine ou encore la Russie. Il n’a rien tenu de ces annonces et il est aujourd’hui en difficulté. Sa propre politique a renforcé ceux qui le combattent en Irak où le pouvoir est aujourd’hui plus proche de l’Iran. Elle a renforcé ceux qui tuent ses soldats et chassent ses troupes d’Afghanistan et ceux qui viennent d’exécuter son ambassadeur en Libye...

N’oublions pas que ce ne sont pas les symboles islamiques, ce n’est pas le Coran qui posent problème. Ce sont les pratiques sociales. Comme le remarque Malek Chebel, avec le même texte fondamental on peut avoir l’Islam des Lumières ou bien l’Islam des Talibans… Pour alimenter ce qu’on appelle les Lumières il faut répondre à des attentes sociales essentielles et urgentes, affirmer et rendre légitimes un ensemble de valeurs universelles fondatrices pour la démocratie : liberté, égalité, justice, respect des droits, pluralisme...

Tout ceci appelle à dépasser le "choc des civilisations" comme thèse d’explication du monde, comme "réponse" politique et mode de confrontation idéologique face à ce qu’on appelle les menaces mais aussi les contradictions d’un monde en crise.

Jacques Fath

Responsable des relations internationales du PCF


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