Débat Public - Compte rendu :

La souffrance au travail

Le travail au cœur des enjeux de 2012
C’est ce qu’a montré avec force notre débat sur la souffrance au travail et sur la place du travail dans notre société. La nécessité d’augmenter les salaires, le besoin d’améliorer les conditions de travail, la poursuite de la réduction du temps de travail sont des grandes questions à l’origine du mouvement ouvrier et qui restent centrales dans la confrontation entre le capital et le travail. Elle se renforce même avec une intensification du travail et par conséquent une intensification de la souffrance. Avec ce débat, nous avons pu explorer de nombreux thèmes sociaux qui se rapportent tous à la place centrale du travail dans notre société. Du surendettement des salariés à la finalité même du travail, du salarié poussé à bout qui se suicide à celui qui va au boulot la boule au ventre, de l’indépendance de la médecine du travail au rôle des CHSCT, de la réforme des retraites à celle de la santé, de l’ascenseur social à la reproduction des élites, de la critique du capitalisme à son besoin de dépassement, du besoin de renforcer le collectif à l’engagement politique, nous avons fait le tour d’une question qui façonne pour une très grande part notre société.


4 mai 2011

Compte rendu du débat public La Souffrance au travail 10 mai 2011

Le 10 mai pendant que certains fêtaient les 30 ans d’une élection, d’autres se réunissaient pour débattre d’un vaste sujet : la souffrance au travail et la place du travail dans notre société, quelles expressions, quelles causes, quelles solutions ? Plus de 85 personnes d’origines socioprofessionnelles très diverses sont venues débattre et témoigner autour de Jean-Claude Delgénes (directeur de Technologia, cabinet spécialisé en évaluation et en prévention des risques professionnels et de l’environnement, c’est notamment lui qui a réalisé les audits Renault et France Telecom après les vagues de suicides), Marc Dalle Fratte (médecin du travail), Dominique Holle (président des prud’hommes de Clermont-Ferrand) et Éric Corbeaux (responsable national du PCF sur cette question) : des délégués syndicaux et salariés de la poste France Telecom, Banque de France, des finances publiques… Des ouvriers, des enseignants, des membres associatifs …

Après avoir présenté et remercié les intervenants et l’assemblée, Cyril CINEUX, secrétaire départemental, a défini en introduction la « double face du travail ». En définissant le travail par son terme latin « tripalaire » (tourmenter, torturer), il met d’emblée en évidence que la souffrance et le travail sont liés depuis longtemps. Mais le travail est aussi source d’épanouissement. D’un côté servitude et souffrances, facteur d’aliénation, et de l’autre libération et réussite, support d’émancipation. Le travail n’est pas seulement un moyen de subvenir à ses besoins, c’est aussi un moyen d’exister.
Aujourd’hui, malgré une amélioration des conditions de travail et une diminution du temps de travail, les indicateurs de santé au travail se dégradent et les symptômes d’un malaise au travail s’accentuent et se multiplient.

L’expression de cette souffrance au travail peut être physique (trouble musculo squelettiques), mais de plus en plus fréquemment les médecins du travail, les délégués syndicaux sont confrontés à une souffrance psychologique (dont les salariés parlent peu) : dépression, stress, mal-être, entraînant une augmentation des maladies cardio-vasculaires, et des actes pouvant aller jusqu’à la violence (verbale, matérielle ou physique) et au suicide. Ce dernier symptôme des différentes mutations du travail et de ses différents modes d’organisation, a fait la une des médias ces dernières années en livrant une photographie de l’exploitation capitaliste.

Quelles sont les causes de ces risques psycho-sociaux (dont la dénomination choisie met sur un même pied d’égalité acteurs, responsables et victimes) ?

-  Les modes d’organisation du travail et leurs nouveaux schémas gestionnaires guidés par la dictature du chiffre et la culture de l’urgence, font du salarié un capital à faire fructifier, une marge d’ajustement. Ces méthodes de management/gestion, cet encadrement entraînent des comportements de harcèlement pour mettre l’ensemble des salariés sous pression, qui de plus en plus souvent vont travailler « la boule au ventre ». Jean Claude DELGENES tient à ce sujet à différencier l’encadrement amont et aval : « L’amont, c’est celui que l’on ne voit jamais sur le terrain, celui qui échappe à la vision sociale et humaine de ses décisions, l’aval, c’est l’opérateur de terrain, celui qui porte la stratégie, qui est pris entre 2 feux, et qui souffre des décisions qu’il met en œuvre. »

-  La financiarisation des entreprises se traduit par une chasse à l’homme, une compression des moyens humains pour étendre la sphère des profits au détriment des réalités sociales. Cette logique de rentabilité appliqué à tous les domaines (public et privé) ôte le sens même du contenu du travail : « Nous ne sommes plus au service des usagers, mais nous vendons un service à un client ». « Il est plus important de cocher des cases de présence que de passer du temps avec nos patients ». L’obsession des systèmes d’évaluation du travail, se transforme en système de dévaluation du travail.

-  L’intensification généralisée se justifie par la concurrence. La charge de travail augmente, les temps de pauses et d’échanges collectifs, les espaces d’épanouissements professionnels se réduisent, entrainent une individualisation du travail, isolent le salarié et suppriment le collectif.

-  la précarisation et le chômage : ( « armée de réserve du capitalisme » selon Marx), poussent les salariés et les privés d’emploi à accepter des situations anormales voire illégales par peur du chômage, peur du déclassement. C’est la « soumission volontaire au travail ». CDD, temps partiels, interim, … « On a la chance d’avoir un travail, alors on s’exécute … »

-  Les atteintes au droit syndical : plusieurs cas où des syndicalistes sont inquiétés, condamnés, licenciés en raison de leur activité syndicale furent mentionnés. La remise en cause de l’indépendance des salariés et de leurs représentants pour interdire toute résistance est de plus en plus forte. Elle vise à combattre le « Collectif », seul à même de s’opposer et de gagner face à ces méthodes de gestion.

-  les atteintes à la médecine du travail : la volonté de transformer la médecine du travail non plus en conseiller de l’entreprise et des salariés, mais en outil de détection des « maillons faibles » est soulevée. Marc Dalle Fratte, souligne aussi le fait que les missions confiées habituellement aux médecins du travail vont êtres confiées aux services chargés des missions de prévention et non de la gestion des risques.

Que devient alors le sens du travail ? Pour quelle finalité travaillons-nous ? Pour générer toujours plus de profits ? Pour assurer un avenir meilleur à nos enfants ? Pour enrichir des actionnaires qui vont pressurer toujours plus les salariés ?
De quels moyens d’actions disposons-nous, quelles solutions pouvons-nous construire localement et nationalement pour combattre cette souffrance et repenser le travail dans sa globalité ?

Dominique Holle, nous précise les différents outils et textes à perfectionner, qui sont à notre disposition (« c’est souvent un chemin de croix pour obtenir réparation ») :

-  Des textes et accords européens et nationaux,
-  Le droit du travail
-  CHSCT : permet de nommer des experts, de questionner l’organisation du travail, de faire émerger les problèmes réels, de les mettre en visibilité et de proposer des plans alternatifs et de questionner la responsabilité civile et pénale des dirigeants.
-  La justice et la jurisprudence
-  Inspection du travail

Pour des droits nouveaux dans l’entreprise pour les travailleurs et leurs organisations syndicales, pour se réapproprier le travail, pour augmenter les salaires, pour réduire vraiment le temps de travail et garantir un emploi pour tous, pour une protection efficace face au chômage, à la maladie, à la vieillesse, pour construire une véritable sécurité sociale professionnelle, les intervenants ont fait les propositions suivantes :

-  Se réapproprier le travail : revenir à une notion de qualité du travail que l’on fait, que l’on réalise, sortir de cette « lassitude nommée travail ». Une conception du travail débarrassé de ses aliénations qui fasse reculer les précarités, les inégalités, favorise les créativités, reconnaisse les qualifications, où les travailleurs conquièrent du pouvoir sur la conception, le contenu et la finalité de leur travail. Tout cela passe par l’accroissement de la part du temps de vie disponible à la réduction du temps de travail sans diminution de salaire.

-  Définanciariser le travail : reprendre le pouvoir sur la finance et la politique, sortir des logiques libérales en interdisant les licenciements boursiers, en instaurant un droit de veto suspensif des salariés sur les décisions stratégiques.

-  Sécurité d’emploi et de formation (PCF) ou Sécurité sociale et professionnelle (CGT). Nous devons en terminer avec la fabrique des élites, redonner son importance au savoir à la connaissance, revenir à la promotion sociale dans l’entreprise. Organiser la sécurisation des parcours d’emploi et de formation, à l’opposé de la précarisation actuelle il faut libérer la force de travail de la loi de l’offre de la demande capitaliste, pour marcher très vite vers un emploi pour toutes et tous avec réduction du temps de travail.

-  La création d’une véritable démocratie sociale, le droit d’intervention des salariés par de nouvelles formes de propriété et de droit des entreprises. Développer de nouveaux droits et pouvoirs décisionnels pour les salariés et leurs syndicats dans les entreprises : reconnaissance des délégués syndicaux interentreprises pour les TPE, augmentation du pouvoir de décision des salariés et des sites RP, extension des droits des CHSCT et création de CHSCT inter-entreprises. Développer les synergies entre les instances, resolidariser les salariés, et favoriser l’émergence des formes d’économie sociale notamment des coopératives (par exemple des reprises d’entreprises) …

-  Des droits égaux pour tous les salariés (femmes, jeunes, handicapés, immigrés) quelle que soit la taille de l’entreprise et un renforcement des droits collectifs. Cela passe notamment par le rétablissement de la hiérarchie des normes (pas d’accord d’entreprise moins favorable que les accords de branche), par l’encadrement plus strict des stages, le rétablissement du CDI à temps plein comme contrat de travail normal et en conséquence par la taxation des entreprises pratiquant la multiplication des CDD, de l’intérim et du temps partiel imposé.

-  Une revalorisation du travail par l’augmentation du SMIC et des salaires.
-  Un contrôle du droit du travail à la hauteur des enjeux par l’augmentation du nombre d’inspecteurs du travail et le renforcement de leur pouvoir de contrôle et de sanctions.

-  Une protection sociale qui soit définitivement sortie des mécanismes de marché et étendue à tous les âges de la vie, de la naissance au grand vieillissement. Un contrat social au cœur de notre république fonctionnant sur le principe de solidarité nationale et non d’assistanat. Nous devons par exemple pouvoir renforcer les systèmes de solidarité, et revenir à un grand service public de l’emploi,

-  Une médecine du travail au service de la santé au travail. La lutte contre les troubles musculo squelettiques, conséquence directe des cadences imposées par l’intensification de l’exploitation mais aussi l’exposition des salariés aux produits dangereux ou l’augmentation constante du stress et des risques psychosociaux nécessitent une médecine du travail indépendante et pluridisciplinaire (psychologues, infirmières, ergonomes, toxicologues, …). Il nous faudra trouver les moyens, les conditions à mettre en œuvre pour que cette médecine du travail concerne tous les salariés, y compris les entreprises de moins de 50 salariés et autres intérimaires. Nous devrons faire en sorte que la médecine du travail dépende du ministère de la santé et non de celui du travail, souligne Marc Dalle Fratte.

Le travail au cœur des enjeux de 2012
C’est ce qu’a montré avec force notre débat sur la souffrance au travail et sur la place du travail dans notre société. La nécessité d’augmenter les salaires, le besoin d’améliorer les conditions de travail, la poursuite de la réduction du temps de travail sont des grandes questions à l’origine du mouvement ouvrier et qui restent centrales dans la confrontation entre le capital et le travail. Elle se renforce même avec une intensification du travail et par conséquent une intensification de la souffrance. Avec ce débat, nous avons pu explorer de nombreux thèmes sociaux qui se rapportent tous à la place centrale du travail dans notre société. Du surendettement des salariés à la finalité même du travail, du salarié poussé à bout qui se suicide à celui qui va au boulot la boule au ventre, de l’indépendance de la médecine du travail au rôle des CHSCT, de la réforme des retraites à celle de la santé, de l’ascenseur social à la reproduction des élites, de la critique du capitalisme à son besoin de dépassement, du besoin de renforcer le collectif à l’engagement politique, nous avons fait le tour d’une question qui façonne pour une très grande part notre société.

Ce thème, le travail, doit donc être au cœur des enjeux des échéances électorales de 2012. Lors de ce débat, on a souligné le risque que l’hyper personnalisation de ces élections occulte les questions de fond et notamment la question sociale. Les communistes avec le Front de Gauche ont un grand rôle à jouer pour que cette question sociale soit au cœur de la période qui s’ouvre. Nous pouvons et nous devons, avec les salariés, faire émerger la question du travail et de tout ce qui en découle. C’est ce que nous avons entrepris avec ce premier débat qui demande à être poursuivi, délocaliser sur le département, sur les bassins d’emploi, au plus près des salariés.


Je contribue
La contribution

forum info modere