La maison d’enfants de Tourelle, samedi 30 août à St-Julien-de-Coppel

Il faut citer Louis Aragon avant de suivre les pas de Guy Schmauss, ce samedi 30 août, à Saint-Julien-de-Coppel. "L’avenir à chaque instant presse le présent d’être un souvenir.", disait le grand poète. Parce qu’il y a un passé, un présent, et un avenir, ce sénateur communiste, ce camarade généreux de Clichy s’est rendu en Auvergne pour son devoir de mémoire personnel. Une cérémonie de souvenir, où la population de la commune et les communistes de la section Fourvel l’entouraient. Le 3 mars 2013 elles ont été reconnues « Justes parmi les nations » par l’organisation Yad Vashem, et, curieusement notre ami et camarade Guy n’a pas été invité à la cérémonie. Notre camarade Guy Schmaus a souhaité réparer cet « oubli » en organisant une cérémonie samedi 30 août dernier en présence de sa famille, de ses camarades communistes du secteur, des élu(e)s Copelliens et de notre député André Chassaigne.


10 octobre 2014

Durant la 2nde guerre mondiale, Guy Schmauss, a été caché au pensionnat des sœurs Gory, Isabelle, Joséphine et Anne Marie Philomène. Celui qui était un enfant juif a été placé en Auvergne avec son frère, loin de la capitale où il vivait. Pendant 2 années, mélangé à d’autres enfants, il s’est fondu dans la masse et a échappé à une mort certaine. Durant son séjour, Guy a participé à la vie des autres enfants de manière très ordinaire. Il allait à la messe catholique, les dimanches ; et il suivait les cours de l’école laïque. Après la guerre, sa famille est revenue chercher Guy et son frère, pour retourner vivre à Paris. L’enfant qui avait échappé à la barbarie nazie avait tracé sa route et écrit son avenir. Un parcours syndical et militant qui l’a conduit sur les marches de la vie municipale de Clichy, de la Région Ile-de-France, et au Palais du Luxembourg. "C’est grâce à ces 2 femmes que je suis encore en vie aujourd’hui et que j’ai eu ce parcours extraordinaire", témoigne-t-il, ému, au cours de cette cérémonie. "Je souhaite aussi rendre hommage à la population du village, qui a su garder le silence. Les voisins n’étaient pas dupes. Grâce à leur discrétion et ce soutien du silence, je suis encore là aujourd’hui."

C’était une maison d’enfants ?
Oui, nous avons été hébergés dans une maison d’enfants à Saint-Julien-de-Coppel. Il y avait tous les âges - des enfants de l’Assistance publique -, du berceau jusqu’à 10 ou 12 ans. Cela s’appelait La Tourelle. Les deux femmes qui nous ont accueillis savaient qui nous étions, mais elles n’ont jamais rien dit. C’était des sœurs, avec le voile, les prières, mais pas des religieuses appartenant à une congrégation. À l’époque, la religion était sous la coupe de Pétain. Pétain s’est servi des archevêques, de toute la hiérarchie mais là, il n’y avait aucune participation, c’était le côté social et humanitaire qui primait. C’est donc là que j’ai eu le 1er contact avec la religion, la religion catholique, puisqu’on faisait notre prière le matin et le soir, et j’ai même failli devenir enfant de chœur. On est resté un an et demi, jusqu’à la libération. La Tourelle existe toujours, mais c’est devenu une propriété privée, il n’y a plus rien. C’était fermé, mais j’ai tout revu et j’ai filmé. La toiture a été refaite, mais pas les murs. Je revoyais très bien le facteur qui passait le courrier par la fenêtre, au rez-de-chaussée ; je me souvenais ce qui se passait. J’ai revu l’église aussi, tout à côté. C’était émouvant et amusant ; on reconnaît, plus ou moins, la mémoire n’est pas si défectueuse, il y a des points durs.

Quand vous vous séparez de vos parents, que vous disent-ils pour vous expliquer une chose pareille ?
Ils n’ont pas eu besoin de nous l’expliquer, on savait. On savait que mon père était juif, que les familles juives étaient persécutées, que c’était pour cela qu’on était caché dans cette maison.

Vous étiez les seuls enfants juifs ?
Il y avait aussi les deux filles de nos amis, à ma connaissance c’est tout. [Il semblerait qu’il y en ait eu plus.] À ce propos, leur père a fait de la Résistance. Il s’appelait Jacques Korn, sa femme, Béatrice ; tous les deux ont disparu. Les deux filles, qui vivent toujours, s’appellent Jacqueline et Nadia, je les ai perdues de vue. Je suis allé à l’enterrement de Jacques, mais quand leur mère est décédée, elles ne m’ont pas prévenu, je n’étais pas très content. C’était vraiment des amis proches. Lui était communiste, donc il y avait des liens avec mes parents, même s’ils se disputaient de temps en temps. D’autant qu’il était fourreur aussi ; il avait une boutique rue de Vintimille, à Paris.

Quels souvenirs avez-vous du séjour chez les sœurs ?
On allait à l’école communale (il n’y en a plus aujourd’hui). On s’en sortait quand même, on a réussi à suivre. C’était une classe à plusieurs divisions, nous étions une trentaine ou quarantaine, guère plus déjà pas mal pour une classe unique !

Il n’y a jamais eu aucun souci avec les gens du village ?
Aucun. On était simplement jaloux parce que les autres mangeaient mieux que nous : c’était des fils de paysans, ils avaient du pain, du beurre... Moi, ce que j’ai connu, c’était les restrictions.

Les parents des enfants versaient-ils une pension aux sœurs ?
Beaucoup étaient de l’Assistance publique, mais mes parents payaient une petite pension pour notre nourriture. On m’a dit justement que ces sœurs n’ont pas pu être considérées comme des Justes à cause de cette pension. Elles étaient deux, deux sœurs restées vieilles filles : l’une avait perdu son fiancé pendant la guerre de 14, l’autre n’en n’avait jamais eu. Elles avaient du personnel et étaient subventionnées.

Aviez-vous des nouvelles de vos parents ? Vous faisiez-vous du souci ?
Oui c’était la guerre. En représailles à un acte de résistance dans le secteur, cinq otages, des hommes du village désignés par les Allemands, ont été fusillés. Donc, sans être du tout liés à la Résistance, on avait des échos. Ça nous a évidemment frappés et pour ces gens du village, qui étaient des humanistes, c’était inacceptable. Nous étions là à la Libération, quand les FFI sont arrivés. Ils ont été accueillis à La Tourelle ! C’était la branche chapeautée par de Gaulle.

Et vos parents, que leur est-il arrivé ?
Ils sont restés un peu à Grenoble. Ils ont trouvé des amis, se sont cachés. Puis la situation s’est aggravée quand les Allemands ont occupé la ville à la place des Italiens. Ensuite mes parents sont partis se cacher en Haute-Loire, à Brioude. C’est à partir de ce moment que nous avons eu la consigne de ne plus leur écrire : « Chers parents ». Je m’en rappellerai toujours, il fallait leur écrire au nom de M. et Mme Sormose, et les appeler : « Chers amis ». Je ne sais pas chez qui ils étaient. Mon père n’était plus très jeune, il s’était présenté comme engagé volontaire mais n’avait pas été pris. Pendant cette année et demie, il est venu nous voir une fois, c’est tout. Quand nos parents sont venus nous rechercher, ça devait être en décembre 1944, tout était encore très désorganisé, à peine quelques mois après la Libération.

Extraits de l’Entretien biographique de Guy SCHMAUSS :
Une vie d’action à Clichy
(Disponible à La Fédération)


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