Retraite :

Inégalité devant la mort

« Plutôt souffrir que mourir », c’est la devise des hommes, écrivait la Fontaine dans la Mort et le Bûcheron.


14 juin 2010

Avec ce que prépare le gouvernement, et ce n’est pas une figure de style, ce sera souffrir et mourir. On connaît générale-ment le différentiel d’espérance de vie entre les ouvriers et les cadres. Sept ans. Une donnée dans les statistiques. Une terrible inégalité devant la mort elle-même. On connaît moins cet autre chiffre. Dans l’état actuel des choses, la probabilité pour les ouvriers de mourir avant 65 ans est de 26 %, un peu plus d’un quart.

Ils sont bien mal informés ou ils ont le cynisme bien trempé ceux qui, à l’instar de Dominique Strauss-Kahn l’autre jour à France 2, glosent sur une espérance de vie portée à cent ans. On nous serine le refrain en permanence des pays d’Europe voisins où la retraite est repassée à 65, voire 67 ans. Eh bien, à 65 ans, avant d’atteindre la retraite, si elle était reportée jusque-là dans notre pays, un million et demi d’ouvriers seraient déjà morts. Ils ne connaîtront jamais une vie sans travail. La solidarité à laquelle ils auront contribué pendant toute une vie de labeur ne leur servira à rien. Ils auront payé pour les autres, il n’y aura rien à leur payer. Il en serait de même pour les autres catégories sociales, dont les employés qui viennent aussitôt après.

Au total, ce sont les hommes et les femmes qui travaillent sur les chaînes de l’automobile, de l’alimentaire, des biens d’équipement, sur les chantiers, dans les services, celles et ceux qui, quoi qu’on en dise, forment le socle de la croissance et de la création de richesses, qui rapportent le plus et coûtent le moins, aussi bien en termes de formation initiale qu’en termes de vie de repos après des années de travail. On comprend que le Medef et le gouvernement restent fort discrets sur cette formidable injustice et lancent, contre toute démarche scientifique appuyée sur les statistiques de l’espérance de vie, l’escroquerie intellectuelle et le scandale éthique de l’individualisation du départ pour les travaux pénibles.
On comprend que le Medef, alors que les négociations sur cette question ont commencé en 2007 avec les syndicats, ait systématiquement joué la montre. Il s’agissait pour lui d’attendre que le pouvoir politique court-circuite ces négociations en répondant, sans le dire bien sûr, à ses souhaits. Ce n’est pas exagéré de le dire. Il s’agit d’une conspiration contre les salariés les plus modestes, les moins payés et ceux que le travail aura le plus épuisés.

L’occultation des données statistiques n’est pas seulement un déni, c’est une machine antisociale. Car il s’agit bien de faire d’une grande question qui concerne l’ensemble de la vie en société et la vie du pays une question qui ne concernerait que les seuls individus. C’est dans le droit fil de tout l’arsenal mis en ouvre par le gouvernement pour atomiser la conscience sociale, briser les acquis collectifs et faire des citoyens des variables d’ajustement du marché. C’est aussi une entreprise majeure de contournement des syndicats et de l’action syndicale en faisant du départ en retraite une affaire médicale, avec toutes les dérives et les entreprises de culpabilisation que cela suppose. Suis-je assez malade, Docteur, pour avoir le droit de mourir chez moi et non sur la chaîne ?

Disons-le, c’est ignoble. Un gouverne-ment de la République, digne de ce nom, devrait prendre à bras-le-corps l’injustice sociale. Le départ avancé pour les travaux pénibles n’est pas une question de com-passion, c’est une lutte majeure contre l’inégalité au travail, face à la maladie et face à la mort. C’est ce qu’on est en droit d’attendre de la gauche 


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