Enquête Ipsos - Macif

La campagne des retraites et la mise à mal du modèle social

L’enquête Ipsos-Macif, réalisée à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mutuelle, met en lumière les avancées sociales qui ont marqué dans l’opinion les cinquante années écoulées, les grandes préoccupations actuelles et le regard que les Français portent sur leur avenir.


11 juin 2010

Ils voient les années 1970 comme un tournant déterminant dans la constitution du modèle social. En effet, 52% des personnes interrogées, et même 60% des femmes désignent la libéralisation de la contraception qui a débouché sur la loi Veil de 1975 comme l’innovation sociale la plus importante que la société française ait connue au cours des 50 dernières années. Autre mesure emblématique des années 1970, l’instauration du SMIC arrive en seconde position (39%). La forte préoccupation des Français en matière de santé transparaît dans cette hiérarchie, l’instauration de la Couverture maladie universelle (C.M.U) occupant la troisième place (36%).

L’idée selon laquelle les années 1970 seraient la pierre angulaire du modèle social hexagonal semble partagée par toutes les générations de Français, la hiérarchie n’évoluant pas avec l’âge des répondants. Les autres mesures apparaissent en net retrait, qu’il s’agisse de la mise en place des 35 heures (18%), de l’obligation annuelle de négocier dans l’entreprise sur les salaires, la durée et l’organisation du travail (17%) ou de l’instauration du PACS (8%).

Avec la crise économique, le chômage, la hausse des prix et l’exclusion sont des sujets d’inquiétude. Invités à désigner ce qui les préoccupent à l’heure actuelle, les Français citent en effet le plus souvent le chômage (49%), la hausse des prix (45%), la pauvreté et de l’exclusion (39%). L’insécurité (28%), les problèmes d’éducation (28%) et la pollution (26%) viennent ensuite, tandis que la vieillesse et la dépendance (21%) et les problèmes d’accès au logement (15%) arrivent en retrait.

La hiérarchie des préoccupations évolue sensiblement avec l’âge des répondants. Les 15-19 ans, dont on sait qu’ils sont particulièrement sensibles aux questions environnementales, placent la pollution au troisième rang de leurs préoccupations (38%, contre 26% des Français en moyenne), derrière le chômage et la hausse des prix. On remarque également un niveau de préoccupation plus élevé que la moyenne (28%) à propos des problèmes d’éducation chez les 25-34 ans (35%) et les 35-44 ans (38%), des âges souvent marqués par l’arrivée d’enfants au sein du foyer. Les 60-69 ans (36%) et les plus de 70 ans (34%) sont logiquement davantage concernés par la vieillesse et la dépendance.

Lorsqu’ils se projettent vers l’avenir, les Français se montrent très inquiets pour la pérennité de leur modèle social. Ainsi, 49% d’entre eux citent la sauvegarde du système de retraites, et 40% la sauvegarde du système de santé (40%). Le fait que le sujet des retraites soit actuellement au cœur de l’actualité (réforme du système, manifestations de retraités demandant une hausse du montant des pensions) explique très certainement cette première place.
Pour la plupart des Français, les générations qui les ont précédés semblent être des exemples à suivre. Première vertu attribuée aux personnes plus âgées : la responsabilité (77% de citations), devant la générosité et la solidarité (73%, et jusqu’à 81% de citations chez les jeunes actifs, dans la tranche 35-44 ans). Les Français jugent en revanche beaucoup plus durement les générations qui leur succèdent et, contre toute attente, ce sont les personnes les plus jeunes, à savoir celles âgées de moins de 35 ans, qui se montrent les plus critiques. La tolérance est la seule qualité reconnue par une courte majorité de Français aux personnes plus jeunes qu’eux (53%). Concernant la solidarité, l’engagement et la générosité dont font preuve les jeunes générations, le rapport de force est relativement équilibré même si les opinions défavorables sont majoritaires (50%). Les avis sont plus tranchés sur les questions de responsabilité : 61% des Français pensent en effet que les jeunes générations n’en font guère preuve. Un fossé générationnel semble d’ailleurs se creuser sur cette question, puisque si 40% des plus de 35 ans jugent les jeunes « responsables », ce n’est le cas que de 29% des moins de 35 ans, 26% chez les 25-34 ans.

Compte tenu du regard critique porté sur les jeunes générations et aux craintes entourant la pérennité du modèle social français, il est peu surprenant de constater que pour une majorité de Français, une valeur telle que la solidarité semble en péril. Pour 45% des personnes interrogées, la société française va devenir de moins en moins solidaire dans les années à venir. Les 15-19 ans mis à part, toutes les tranches d’âge partagent cette opinion pour le moins pessimiste.
Le sondage Ipsos/Liaisons sociales montre que les annonces des orientations retenues et notamment celles du recul de l’âge de la retraite et de l’allongement de la durée de cotisation ne sont pas du tout acceptées par les Français. Et le gouvernement peine à convaincre. 78% de Français se déclarent inquiets sur le futur montant de leur retraite ;

64% des Français estiment ne pas faire confiance au gouvernement pour assurer l’avenir des retraites ; 70% (+3 pts par rapport à un sondage identique de novembre 2009) s’inquiètent de leur futur niveau de vie ; 85% des sondés estiment qu’"il faut continuer à réformer le système de retraites pour assurer les retraites de nos enfants" ; 81% considèrent que "cela ne sert à rien de réformer les retraites si on ne règle pas le problème de l’emploi des seniors et de la pénibilité du travail".
Les Français ne sont pas acquis aux solutions que l’on cherche à imposer. La méthode et le calendrier de la réforme (au pas de course, sans négociations véritables et au mépris du dialogue social) donnent un sentiment de fébrilité. L’opinion est acquise à l’idée qu’il faut une réforme, mais c’est bel et bien le contenu de celle-ci qui est contesté. Cette nouvelle prise de la température sociale renforce l’idée que la mobilisation peut et doit encore se développer. L’appel unitaire lancé pour le 24 juin par les organisations syndicales peut recevoir un accueil très favorable de la part des salariés, privés d’emplois, jeunes étudiants et futurs actifs, des retraités. La campagne de pétition sur les retraites de la CGT est en voie de dépasser les 100 000 signatures en quelques jours.

La lettre de l’opinion de l’Ifop relève ce chiffre : 66%. Celui-ci correspond au sondage CSA/L’Humanité Dimanche qui montre qu’une large majorité de Français souhaite être consultée par référendum sur la réforme des retraites. Le sondeur précise : « Il faut lire, derrière ces réponses » l’intérêt marqué par le débat. »

Laurence Parisot indique dans Le Figaro que la retraite à 60 ans n’était pas un acquis social mais au contraire un « grand mensonge ». « je suis convaincue que nous devons réussir cette réforme sans augmenter les cotisations car il faut en même temps avoir l’assurance de maintenir la compétitivité de la France. » Selon elle, il faut relever l’âge de départ à la retraite et allonger la durée des cotisations. Le rythme pourrait être d’augmenter les cotisations en plus d’un semestre par an. « Il nous faudra assimiler cette évidence qu’à 55 ans on ne gère pas une fin de carrière mais une nouvelle étape dans la vie professionnelle. » Les mesures de taxations des hauts revenus et des revenus du capital reviendront à affaiblir la compétitivité. « Nous devons pour plus de sécurité encourager le développement d’une épargne-retraite par capitalisation., jusqu’à ce qu’elle devienne en partie obligatoire. »

Eric Le Boucher dans Slate.fr remarque que les sondages montrent l’échec de la stratégie de communication du gouvernement. « La prudence, l’appui sur le dernier rapport du COR, la « consultation » des syndicats et la proposition, avancée tout timidement, de passer de 62 ou 63 ans, n’ont pas établi les bases d’une crédibilité gouvernementale. L’idée que le problème est « démographique » et qu’il faut travailler plus longtemps si l’on vit plus longtemps n’a pas cassé l’illusion d’ « une autre politique ».

Le Conseil d’orientation des retraites (COR) a mis en avant deux critères pour équilibrer notre système de retraite : l’âge du départ et la durée de cotisation. On nous dit que les chiffres sont rigoureux. On gagnerait un trimestre de vie chaque année. On oublie de dire que ce gain ne s’applique qu’à ceux qui naissent et non pas à ceux qui sont en cours d’activité professionnelle. Selon le COR, l’espérance de vie à 60 ans pour la période 1950 à 2000 s’est accrue de 4,8 ans pour les hommes et de 7,2 ans pour les femmes et pourrait augmenter d’un an et demi tous les dix ans. Ce qui n’est pas la même chose qu’un trimestre par an ! On nous dit que les retraités seront de plus en plus nombreux et les actifs cotisants de moins en moins nombreux. Et de prendre comme exemple les populations européennes qui font moins d’enfants que les Français. Notre pays sera riche en 2050, selon l’Insee, non pas de 64 millions mais de 70 millions d’individus. Ce qui change pas mal de choses. (Le Monde argent)


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