Du théâtre et de l’émancipation

Le 7 octobre dernier, l’association France-Palestine 63 proposait une représentation théâtrale, salle Boris Vian, à la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand. La salle était pleine, et c’est heureux. Parce que l’été eut, dans la bande de Gaza, le goût du sang, et que les bombardements israéliens résonnaient encore dans toutes les têtes, parce qu’il était impossible de l’oublier, c’était une émotion particulière que de voir jouer ce soir-là la troupe du Yes Theatre, composée de trois acteurs palestiniens originaires de la ville de Hebron.


31 octobre 2014

Neuf scénettes, mêlant improvisations, extraits d’œuvres majeures et tranches de la vie quotidienne se sont succédées en une heure. Une heure intense, achevée avant que le spectateur ait eu le temps de s’en rendre compte. Le tour de force est complet. Réussir à évoquer les meurtrissures et les tensions qui tiraillent la société palestinienne en les traitant par le rire est une formidable leçon d’humanité. L’humour sans concession, pour soi-même (la société palestinienne) ou l’autre (Israël) est une arme redoutable. Elle est aussi un trait commun de l’homme : jouée en arabe (surtitrée en français), la pièce avance sans que le spectateur s’en rende compte, sans que naisse en lui le sentiment de l’incompréhension de ce qui se dit, de ce qui se fait. La fraternité est une compréhension qui dépasse les langues.

Le spectacle débute par une scène montrant trois hommes en train de se répartir les rôles en vue de jouer Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Rapidement, la discorde s’installe entre eux : aucun des trois n’accepte de jouer un rôle de femme. La question du statut des femmes reviendra plusieurs fois dans le spectacle. Par le ressort comique, il s’agit bien de dénoncer le préjugé d’une société palestinienne qui relègue la femme à un rôle subalterne, confiné dans l’espace domestique. On comprendra ainsi que depuis que la troupe existe, les trois acteurs n’ont jamais pu recruter une actrice. En raison de la réprobation des hommes, bien sûr. De ce point de vue, la pièce du Yes Theatre est une formidable dénonciation des interdits en tout genre, en Palestine et bien au-delà.

La place de l’activité artistique en générale et théâtrale en particulier, dans une société sous tensions permanentes, ne cesse également d’être interrogée. A plusieurs reprises, les acteurs sont sommés de se justifier sur ce qu’ils font de leur vie et sur l’utilité de leur activité de comédien. La question est lancinante. On la sent pesante pour eux. L’incompréhension sociale est totale. A la sixième scène, un voisin interpelle Raed, lui suggèrant de trouver un vrai travail : le théâtre ne sert à rien, explique le premier au second, sauf peut-être à singer la mode occidentale. Pendant une heure, les auteurs font au contraire la démonstration de l’utilité de l’art pour éduquer, pour éveiller les consciences, pour s’évader.

On ne saurait conclure sans évoquer l’omniprésence de la question israélienne. Que les acteurs se rendent au théâtre pour une répétition : ils sont arrêtés par des checkpoints situés au long de la route, où on les fouilles avec une minutie humiliante, les faisant se coucher au sol. Que les acteurs s’envolent pour Paris : le douanier français qui leur demande d’où ils viennent, en anglais, comprend Pakistan au lieu de Palestine ; quand les acteurs lui répondent qu’ils viennent des bords du Jourdan, le douanier leur répond : « Ah ! vous venez d’Israël ». Les acteurs, de dépit, doivent renoncer à lui démontrer leur appartenance à une autre entité souveraine : la Palestine. Le spectacle s’achève sur un monologue d’une grande intensité : Ihab a 36 ans. Le temps passe et le prive : « pourquoi je vieillis ? pourquoi le pays rétrécit ? pourquoi je n’aimerai jamais une fille de Gaza ? Pourquoi je ne verrai Jaffa et Haïfa ». La Palestine est aussi un archipel de territoires isolés, un archipel du manque affectif.


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